Intéressant, agréable, animé, sérieux, souvent passionné avec parfois de petits chahuts et de franches rigolades: le premier débat citoyen sur l'avenir de la forêt morvandelle organisé lundi soir à Château-Chinon par le GLACEM dans le cadre du Conseil Associatif et Citoyen du Parc naturel régional a tenu toutes ses promesses. La quarantaine de personnes qui avaient répondu à l'invitation ont activement participé et si les positions des uns et des autres, reflets d' expériences, de préoccupations et d'attentes différentes, ne se sont pas toujours rejointes, l'échange a été fructueux.
Jean-Marie de Bourgoing, président du Syndicat des sylviculteurs nivernais et Sylvain Mathieu, technicien forestier à l'ONF et gestionnaire d'une forêt privée familiale, les « Grands témoins » de cette première réunion dont le thème directeur était « Propriétaires et gestionnaires, quels objectifs et contraintes ? », ont tout d'abord, à partir de données statistiques et de leurs expériences personnelles, apporté de nombreuses informations sur la forêt morvandelle et les modes de gestion.
19.000 propriétaires de la forêt morvandelle
19.000 propriétaires se partagent les 130.000 hectares de la forêt qui couvre 45% de la surface du massif morvandiau, avec des disparités importantes: d'un côté l'État (7% de la surface) et une poignées d'investisseurs institutionnels (Caisse des Dépôt et compagnies d'assurance - 8%) qui gèrent chacun plusieurs milliers d' hectares, de l'autre 10.000 petits propriétaires de parcelles de moins d'un hectare pas ou peu valorisées, et au milieu, des propriétés allant de quelques dizaines à quelques centaines d'hectares. Opérateur incontournable, l'ONF (Office National des forêt) gère et exploite les forêts de l'État mais également celles des communes qui représentent au total 8% de la surface. «On considère qu' on peut faire un travail de longue haleine à partir de 25 ha , c'est la taille à partir de laquelle on doit établir un plan simple de gestion» indique Jean-Marie de Bourgoing.
La rentabilité varie en fonction des essences
La rentabilité d'une forêt dépend en grande partie des essences qui la constituent: de 1 à 2% du capital immobilisé pour les forêts de chênes, 2 à 3 % pour les résineux et jusqu'à 4 à 5 % pour celles de douglas. Ces seuls chiffres, ajoutés à la différence de croissance entre les essences et les primes du Fonds national forestier qui ont subventionné les plantations jusqu'aux années 2000 expliquent la rapide progression des résineux qui représentent aujourd'hui 50 % de la forêt, dont la moitié de douglas. « Un hectare de douglas produit 15 m3 de bois par an et un hectare de chêne 2 m3. Et dans 50 ans, vous vendrez le mètre cube de douglas 60 € ( au cours actuel), alors que dans 120 ans le mètre cube de chêne du Morvan sera négocié 80 € » indique Jean-Marie de Bourgoing.
L'inconnue du long terme
Cette équation économique comporte pourtant quelques inconnues inscrites dans la nature même de la forêt: la longue durée de son arrivée à maturité. Des inconnues qui portent depuis toujours sur l'évolution des cours (qui sait aujourd'hui quelles seront les essences demandées dans 50 ou 100 ans ?) et, désormais avec le dérèglement climatique et les incertitudes qu'il génère sur le choix des essences à cultiver: quelles seront les mieux adaptées au climat de la fin du siècle ? Pourtant les forestiers doivent planter :aujourd'hui les arbres qui seront coupés par les générations suivantes. « Le drame du métier de forestier, c'est de prendre des décisions aujourd'hui avec les connaissances actuelles et dont ne connaîtra l' impact que dans des décennies » résume Sylvain Mathieu.
La prudence, bonne consseillère du forestier
La réponse à ces incertitudes semble devoir se résumer en un mot: prudence. Une prudence qui impose de « ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier », et donc de s'éloigner d'une monoculture intensive sujette aux accidents: maladies comme celle qui frappe actuellement les forêts d'épicéas qui devront être « rasées », accidents climatiques de type tempêtes. « Il faut cultiver un maximum d'essences en choisissant les essences les plus plastiques, capables de s'adapter » explique Sylvain Mathieu. Le chêne rouvre, le pin sylvestre et... le douglas semblent détenir ces atouts. Par contre, le hêtre semble être condamné par les effets du réchauffement. La forêt d'essences mêlées, chênes et sapins pectinés par exemple pourraient être une solution.
La forêt morvandelle dans l'économie mondialisée
Mais la longue durée du cycle forestier invite aussi à se questionner sur l'évolution du système économique mondialisé qui s'impose aujourd'hui. Car, sans que l'on en soit toujours conscient, la forêt morvandelle est inscrite dans ce système mondialisé. « Nous exportons des bois en Asie et au Maghreb » confirme Christian Gaillard, responsable des achats de la scierie de Sougy qui traite 400.000 m3 de bois par an. « Ce débat sur la forêt est aussi un débat sur la société » estime Jean-Claude Nouallet, maire d'Anost. «Que sera l' économie dans 50 ans ? interroge l'élu persuadé que l'on assistera à une relocalisation des activités où la forêt retrouvera une " fonction banale " de fournisseur de bois de chauffage et de bois d'œuvre pour la maison ». Une invitation à ne pas se diriger vers une forêt «spécialisée» dans la seule production de bois pour la grande industrie et à s'orienter vers une gestion « durable » de nature à transmettre aux générations futures une forêt « encore plus belle et plus riche que celle dont nous avons hérité » selon la formule de Claude Lemel, secrétaire du Glacem.
Il faut que les forestiers nous rassurent
Le débat de société ne limite cependant pas aux considérations générales. Les participants à la réunion de Château-Chinon avaient des questions à soumettre et des avis bien précis à formuler: comment faire en sorte que la richesse de la forêt profite aux Morvandiaux, comment améliorer les conditions d'exploitation de la forêt en accord avec le respect de l'environnement et du cadre de vie?
«On occupe le territoire, il faut que l'on arrive à vivre ensemble et ça devient difficile » explique Alain Delaveau dans une intervention applaudie résumant beaucoup des préoccupations exprimées: « Il faut que les forestiers nous rassurent. Les scientifiques nous alertent sur des pratiques pas compatibles avec des systèmes durables et qu'il faut revoir. Les coupes à blanc continuent, le débardage vertueux il faut y croire, on court après les forestiers lorsque les chemins sont défoncés. Il faut que les forestiers nous rassurent qu'ils nous disent: nous avons des pratiques, nous allons en changer car il y a des contraintes environnementales. La forêt est vitale pour la planète et pour nous tous. On a besoin des forestiers pour réguler l'environnement ».
La dégradation des chemins et la circulation des camions est une préoccupation largement partagée.Une inquiétude d'autant plus vive en raison des perspectives du développement de la production. Le million et demi de mètres cube de bois qui sortiront bientôt chaque année de la forêt morvandelle représentent 45.000 semi-remorques. « Ce qu'il faut faire vite, ce sont des routes pour sortir ce bois dans de bonnes conditions » estime Christian Gaillard.
La forêt une richesse qui doit profiter aux Morvandiaux
Tout le monde est pourtant d'accord: la forêt constitue une richesse pour le territoire. Ressource renouvelable, le bois est un matériau d'avenir, pour la construction ou l'énergie. "Le résineux est une chance pour le Morvan, notamment le douglas, ce qui ne veut pas dire qu'il faut en planter planter partout" estime Daniel Kermorgant, directeur interdépartemental Bourgogne Ouest de l'ONF. Encore faut-il s'entendre sur la nature de cette richesse et les conditions d'une exploitation dont les bénéfices resteront aux Morvandiaux. Inévitablement, la question de l'installation des grosses unités industrielles en bordure du Morvan a été soulevée, avec en corollaire de nombreuses interrogations sur la menace qu'elles constitueraient pour le tissu des petites scieries locales, le volume de bois disponible pour les alimenter et, in fine, le choix de développement économique qui aura fatalement un impact sur la gestion forestière: développement de types industriel avec quelques gros opérateurs ou développement d'un réseau de petites entreprises.?
«Il y avait 45 scieries de chêne dans le Morvan [Nivernais] après guerre, aujourd'hui il y en a trois. Les petites structures n'arrivent pas à subsister dans l'environnement concurrentiel mondial » indique Christian Gaillard, estimant que l'avenir passera par le développement de nouvelles techniques, comme le lamellé-collé, difficile à mettre en œuvre dans les petites structures.
« C'est une vraie question » estime Jean-Claude Rouard, vice président du Glacem. « Il existe actuellement une production forestière. Est-ce qu'elle permet d'avoir plusieurs unités industrielles sur le territoire? Mais je voudrais que le produit de notre forêt profite à notre territoire, notre territoire a le droit de vivre avec sa production. Aujourd'hui il reste une part importante qui s'en va vers l'extérieur. Il faut en finir avec « le bois flottant qui vogue vers Paris »
Exploitation forestière et tourisme.
Mais la forêt n'est pas qu'une réserve de bois et génère d'autres richesses comme l'a fait remarquer une intervenante: « Le tourisme rapporte plus que l'exploitation forestière et si vous continuez à enrésiner, couper à blanc, les touristes fuiront ces forêts tristes et mortes » estime-t-elle. Reste enfin une question, pertinente dans le cadre dans lequel se déroulent ces réunions du Glacem: « Quel va être l'impact de la nouvelle charte forestière ?" demande au nom d'Autun Morvan Ecologie Benoît Kubiak, très critique sur le bilan de la précédente.
Voir les autres articles consacrés au sujet:
L'avenir de la forêt morvandelle: fortes paroles à Étang-sur-Arroux (reportage vidéo)
L'avenir de la forêt morvandelle: le douglas, " roi du Morvan " à Quarré-les-Tombes
L'avenir de la forêt morvandelle: Vigilance face à l'intensification de la récolte forestière
Des comptes rendus complets seront publiés dans le numéro d'octobre du magazine du Glacem Vents du Morvan. |
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