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Mieux comprendre le Morvan avec François Mitterrand
Écrit par GdM   
Mardi, 03 Février 2009 20:13

Nivernais et Morvandiau d'adoption, François Mitterrand avait une compréhension profonde de ce pays et ses habitants. Dans ce texte que nous avons ressorti de nos archives, l'ancien Président de la République aborde la question de la place des langues régionales dans la République. Mais ces lignes nous permettent de mieux comprendre le Morvan et les gens du Morvan. Buste du Président de la République François Mitterrand à Château-Chinon 

"J'ABORDERAI ce sujet difficile, l'école et le langage, en prenant des chemins qui me sont familiers. C'est à Château-Chinon, où elle siège, qu'un jour de l'an dernier plusieurs membres de l'Académie du Morvan, autour de leur chancelier, le docteur Olivier, conçurent un projet qui semblait hors de leur portée. Mis dans la confidence, je fis avec eux nos comptes. Il nous fallait cent cinquante mille francs (lourds évidemment) pour imprimer « les Parlers du Morvan », - trois volumes, cinq cent trois cartes, des milliers de signes phonétiques -, thèse complémentaire de doctorat de Claude Régnier, actuel titulaire d'une chaire de français du Moyen Age à la Sorbonne. Un mois plus tard, et grâce aux collectivités locales de Nièvre et de Bourgogne, nous les avions.

"Petit paysan né à Curgy, à sept kilomètres au nord-ouest d'Autun (on saisira plus loin l'importance de ce détail), élevé chez sa grand-mère maternelle jusqu'à l'âge de douze ans, Claude Régnier n'avait jamais parlé avec les siens d'autre langue que le patois local. Encore dût-il subir la petite guerre que lui livra sa mère qui, habitant Saint-Symphorien, hameau de Saint-Pantaléon, à trois kilomètres au nord-est d'Autun, éprouvait quelque mépris pour le patois de Curgy, jugé moins distingué que celui de Saint-Pantaléon. Il apprit donc de naissance ce que j'ai peine à distinguer trente ans après ma venue en Morvan : d'un village à l'autre la phonétique a tracé de multiples frontières. Je me souviens d'avoir entendu un citoyen de Fachin reprocher à son voisin d'Arleuf, et bien qu'ils se fussent tous les deux exprimé en patois, de ne pas parler « comme tout le monde ». Claude Régnier, à ma place, aurait aussitôt deviné que l'objet de cette grande querelle portait sur la façon de prononcer « queue de vache » en morvandiau. On évitera d'en rire si l'on sait qu'il existe sur trente kilomètres carrés dix tournures du mot blé, neuf pour le blé germé, douze pour le blé tallé et que la poignée de blé coupé à la faucille porte un nom étranger à celui de la gerbe de blé coupé à la machine.

"La texture de ce dialecte tient à l'isolement auquel pendant des siècles furent condamnés les Morvandiaux, sa variété au cloisonnement intérieur de leur pays. Aucune route ne traversait le Morvan d'ouest en est avant qu'en 1847 André-Marie Dupin, membre du Conseil de Régence de la Monarchie de Juillet et mon prédécesseur à la députation de Château-Chinon, inaugurât le pont de Gouloux, sur la Cure, baptisé « pont Marie-Amélie » en l'honneur de la reine. Il fut possible désormais d'aller à Dijon autrement que par les voies romaines le plus souvent perdues sous la végétation. Naguère, le voyageur hésitait à s'aventurer sur ce plateau de fort relief, entrecoupé de gorges et couvert de forêts. C'était l'époque où de mauvais coucheurs prétendaient que du Morvan ne venaient « ni bon vent ni bonnes gens ». En 1938, le conseil municipal d'Ouroux, principale localité de mon canton, était assez impressionné par cette réputation pour refuser l'appellation d'« Ouroux-en-Morvan », la sienne aujourd'hui, après qu'un conseiller eût émis l'argument : « Ça pourrait nous faire du tort. »

"Depuis lors, le Morvan s'est ouvert au monde extérieur. Mais le patois aussi qui, du coup, s'altère. Aux facteurs habituels de francisation, école, journaux, radio, télé, routes carrossables, tourisme, s'est ajoutée l'influence dissolvante (sur le plan du langage seulement !) des Morvandiaux de Paris. L'enseignement primaire, en développant le français, a fabriqué plusieurs générations de fonctionnaires, employés du métro, de la police, des postes, de l'enregistrement aspirés par la grande ville. Les exploitants agricoles contraints de s'exiler avaient déjà fourni aux familles bourgeoises un gros contingent de manœuvres et de gens de maison. Quand ce petit monde revenait au pays, pour des vacances ou la retraite, il ramenait avec lui une « parlure » parisienne pimentée d'accent faubourien et considérée par beaucoup comme une marque de promotion sociale. Or, le rapport des forces a changé entre les patoisants et ceux qui cessent de l'être. A Saint-Brisson, centre du Parc régional, les retraités constituent le quart de l'électorat. Et si les conseillers municipaux d'Alligny (où Jean Genêt a vécu son enfance), que j'ai rencontrés début mars, discutaient en patois des affaires de la commune, à Montsauche, chef-lieu du canton, le tiers des conseillers ne le parlent ni ne le comprennent. En outre, l'abandon des techniques anciennes (on ne se sert plus du fléau, de l'araire, on ne pratique plus l'écobuage) entraîne l'abandon du vocabulaire correspondant. Bref, le patois, lui-même morcelé, perd du terrain à vive allure. Pour les vieux restés au pays, il demeure le langage de tous les jours. Pour les enfants, il n'est plus que le support accessoire des échanges à la maison. Entre ses trois vallées de Seine, de Loire et de Saône, le Morvan, jadis impénétrable, s'intègre au mouvement du temps. Rentré en France, rien d'étonnant si le français rentre chez lui.

"Atlas phonétique et musée du langage, l'ouvrage de Claude Régnier a recueilli à temps - juste à temps - le dépôt de parlers populaires dont les intellectuels assureront la garde jusqu'à ce qu'ils lui confèrent de nouvelles formes de survie.

"J'ai choisi de raconter cette histoire au moment où la controverse s'engage à nouveau sur le rôle de l'école publique dans le déclin des vieilles langues véhiculaires. Parmi les causes de leur effacement, aucune ne passe avant l'instituteur. Il est donc juste d'en discuter. A plus forte raison quand il s'agit non plus de dialectes ou de patois dérivés des mêmes racines - latin, un peu de celte, un peu de germanique - mais de véritables langues, vivantes, autonomes, telles que l'oc, le basque, le breton. D'où la question : pour les cultures minoritaires, l'école, l'école publique est-elle une ennemie ?

"On ne peut y répondre qu'en posant deux autres questions. Qu'est-ce que la France ? Qu'est-ce que la République ? Un socialiste ajoutera : qu'est-ce que la lutte des classes ? C'est en effet par l'école que l'ouvrier, l'artisan, le paysan de Bretagne, de Languedoc, du pays Basque, de Corse ou d'ailleurs ont acquis quelque chance de sortir du village et d'accéder, surtout par le canal de la fonction publique, aux postes réservés à la classe dirigeante. C'est son enseignement qui, le premier, a libéré les prolétaires, prisonniers du langage, et par là de leur condition. A l'heure où je demande que l'on cesse d'assassiner l'âme des peuples minoritaires, c'est encore par l'école, à tous ses niveaux et sous toutes ses formes, qu'elle sera sauvée. « Volem l'occitan à la télévision », diront les socialistes dans quelques jours à Montpellier. Tout est lié. Par la diffusion du français, l'école publique a fait la France. Par la renaissance des langues régionales, l'école empêchera que la France se défasse. Une et diverse. Voici la France. Mais d'abord une. N'inversons pas l'ordre des choses."

 

 

Commentaires  

 
-1 #2 GdM 06-03-2009 18:48
C'est le premier commentaire sur le site. Merci.
C'est vrai que ce Président-là était un grand lettré.
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0 #1 alain 06-03-2009 17:07
elle semble loin l'époque où les présidents de la république savaient écrire... ;-)
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