Son trésor tient dans un grand carton qu'il transporte dans le coffre de sa 205. Dix classeurs, un demi millier de fiches qui révèlent dans le détail quatre années d'enquête dans les intérieurs morvandiaux. A la recherche d'un hypothétique style local, l'ébéniste Pierre Mathé accumule les indices mais n'avance aucune conclusion. Celles-ci seront formulées dans un ouvrage annoncé pour l'année prochaine et donneront peut-être naissance à un label Morvan pour les meubles.
121 armoires, 87 buffets, 22 coffres, 51 maies, 59 tables, 16 lits, 20 horloges plus les sièges, quelques chevets, berceaux, placards muraux: pour chacune des 400 pièces qu'il a étudiées Pierre Mathé a établi une fiche. Hauteur, largeur, profondeur, essence, traces d'outils, assemblage, décor, histoire, dénomination locale: tout est répertorié, photos et croquis à l'appui. « En moyenne deux heures par meuble » indique ce "chercheur" quand on lui demande le temps qu'il lui a fallu pour constituer cette somme. Sans compter le "temps d'approche": on n'entre pas si facilement que cela dans l'intimité morvandelle. « J'ai débuté avec mes clients. Ils me faisaient confiance, savaient que je n'avais rien à vendre ni à acheter et étaient enthousiastes à l'idée de participer à ce travail. Puis les maires, informés par le Parc du Morvan, m'ont conseillé des maisons et ont joué les intermédiaires ».
La table à pieds droits sans traverse
"Alors, Monsieur Mathé, existe-t-il un mobilier typiquement morvandiau?". L'expert préfère parler de particularités, les rosaces spiralées par exemple qui ne se rencontrent guère qu'ici. Ou de la table, avec ses quatre pieds droits gainés sans traverse surmontés d'un fin plateau, qui pourrait accéder au rang d'emblème du mobilier local. Pour le reste, il faudra attendre le dépouillement complet des fiches. 
Par contre Pierre Mathé n'est pas avare en belles histoires. Celle, par exemple, de ces Italiens qui, jusqu'à la seconde Guerre Mondiale, parcouraient le Morvan pour fabriquer des chaises. « Ils débarquaient en famille le matin avec tout leur matériel. Ils choisissaient quelques bûches sur le tas de bois de feu et commençaient leur travail. Le soir quand ils repartaient ils avaient livré six chaises paillées ». Ou celle de cet ébéniste de Lavault de Frétoy qui, seul dans son atelier, imaginait et installait des "secrets" dans ses armoires.
Chaque meuble raconte une histoire
Chaque meuble raconte une histoire. "L'armoire de mariée" ornée de coeur, de gerbe ou de panier: celle d'une arrivée avec la dot en linge de maison; le coffre, ancêtre de tous les meubles: celle de départs fréquents, qu'ils soient "de galvachers" quittant le pays pour le charroi dans les plaines alentours ou de manouvriers quêtant le travail au jour le jour. Une armoire de château "égarée" dans un modeste logis peut être le signe d'une noblesse désargentée se résignant à payer ses dettes avec son mobilier.
Le recensement méthodique permet encore de détecter le travail d'ateliers ou de petites fabriques prolifiques: une série de quatre armoires avec des moulures ou des traces d'outils similaires « avec un petit air Louis XV » signe une parenté certaine. Mais dans le Morvan malheureusement, pas de Riesener ou de Jacob. Pierre Mathé n'a rencontré que trois meubles « signés ».
En professionnel du bois, Pierre Mathé bouscule aussi quelques idées reçues. « On parle toujours d'armoire en chêne. Mais les meubles n'étaient jamais construits avec une seule essence. Souvent le bâti, le fond et les côtés sont en chêne, les portes en meriser ou en noyer. » Et les horloges? Ah! Les horloges, fierté de nombreuses familles! Rien de local. « Beaucoup d'importation comtoise, les horloges étaient en kit », raconte l'ébéniste. Mouvement, cadran, décor, boîtier: les artisans locaux livraient des assemblages à la carte sur lesquels ils inscrivaient leur nom.
Un patrimoine en voie de résurrection
C'est à la demande du Parc naturel régional du Morvan et de la Direction régionale des Affaires culturelles que Pierre Mathé s'est résigné à  quitter son atelier et ses hangars où sèchent lentement des dizaines de mètres cube de bois locaux qu'il s'évertue à rechercher et à débiter lui même. Au delà de l'objectif patrimonial pointe en effet la volonté d'établir dans ce domaine aussi un "label" Morvan. Origine des bois, techniques d'assemblage, respect d'un certain style: autant de critères qui pourraient lier les artisans d'aujourd'hui dans une sorte de nouvelle "jurande". La fameuse table pourrait en devenir le symbole.
Aux Places, entre Alligny et Saulieu, en attendant la sortie de l'ouvrage qui révélera au grand public les conclusions de son enquête, Pierre Mathé se réinstalle devant l'établi. Pour ses clients qui, souvent, sont devenus des amis, il n'hésite jamais à sortir son carton à trésors. L'ancien biologiste qui s'est marié avec le bois à l'âge de 26 ans a la ferveur des convertis.
Pierre Mathé est vice-président de l'Association Artisans Bois Morvan: cliquer ici pour découvrir les objectifs de cette union de professionnels
Pour en savoir plus sur la filière bois en Morvan: cliquer ici |
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